Tumeurs cutanées et reconstruction
Les cancers cutanés sont les cancers les plus fréquents. Ils se développent en règle générale sur les zones exposées au soleil et concernent particulièrement le visage, ce qui rend la qualité de l'exérèse et de la reconstruction particulièrement importante.
La chirurgie plastique intervient dans le parcours après le diagnostic dermatologique : exérèse large de la lésion avec marges adaptées au type de tumeur, et reconstruction de la perte de substance pour préserver au mieux la fonction et l'aspect esthétique.
L'exérèse d'un cancer cutané répond à deux exigences simultanées :
enlever la totalité de la lésion avec une marge de sécurité oncologiquement validée
reconstruire la peau en restaurant fonction et esthétique
L'expertise du chirurgien plasticien réside dans cette double dimension. Elle est particulièrement précieuse pour les lésions des paupières, du nez, des lèvres, des oreilles, du cuir chevelu, des mains, et de toute zone fonctionnellement ou esthétiquement sensible.
Quand consulter
Une consultation chirurgicale peut être proposée dans les situations suivantes :
cancer cutané déjà diagnostiqué par biopsie, pour exérèse large et reconstruction
lésion suspecte, dans un parcours coordonné avec un dermatologue
reprise d'une exérèse antérieure incomplète (marges positives)
récidive d'une tumeur déjà traitée
tumeur cutanée rare ou complexe justifiant une stratégie chirurgicale particulière (slow-Mohs notamment)
reconstruction d'une perte de substance après exérèse réalisée par un autre opérateur
lésion étendue ou multiple chez les personnes immunodéprimées (greffés rénaux notamment)
Les trois grandes catégories de cancers cutanés
On distingue trois grandes catégories, qui se prennent en charge différemment : carcinome basocellulaire, carcinome épidermoïde, mélanome.
Le carcinome basocellulaire (CBC)
Le carcinome basocellulaire est le cancer cutané le plus fréquent. Il représente environ 75 % des cancers de la peau. Il est de bon pronostic :
évolution localement lente
pas de métastases à distance (extrêmement rares)
guérison par chirurgie dans la grande majorité des cas
mais récidive locale possible si l'exérèse n'a pas emporté la totalité de la lésion
Aspect clinique : nodule perlé, lésion cicatricielle inhabituelle qui ne guérit pas, ulcération chronique, plaque rosée croûteuse. Le diagnostic est posé par le dermatologue, parfois confirmé par biopsie préalable.
Localisation : plus de 80 % des cas siègent au niveau de la tête et du cou, ce qui rend la qualité de la reconstruction particulièrement importante.
Traitement chirurgical : exérèse avec marges adaptées au sous-type histologique et à la localisation.
pour la majorité des CBC de bon pronostic : marges de 4 mm
pour les CBC de mauvais pronostic (zones à risque, formes infiltrantes, sclérodermiformes, récidivants) : marges de 5 à 10 mm, parfois davantage
pour les formes très infiltrantes ou mal limitées : recours possible au slow-Mohs (voir plus bas)
L'analyse anatomopathologique systématique vérifie que les marges sont saines. En cas de marges insuffisantes, une reprise chirurgicale est indiquée.
Le carcinome épidermoïde (CEC)
Le carcinome épidermoïde (anciennement appelé carcinome spinocellulaire) est le deuxième cancer cutané en fréquence. Il est plus agressif que le carcinome basocellulaire :
évolution localement plus rapide
risque de métastases ganglionnaires (régionales) variant de 2 à 20 % selon la localisation et les facteurs de risque
mortalité plus élevée que le CBC, particulièrement pour les lésions de l'oreille et de la lèvre
Aspect clinique : lésion croûteuse ou ulcérée, parfois bourgeonnante, qui persiste et s'étend. Survient souvent sur une kératose actinique préexistante (lésion précancéreuse), une cicatrice ancienne (notamment de brûlure — ulcère de Marjolin), une plaie chronique, ou chez les personnes immunodéprimées (greffés rénaux notamment, chez qui le risque est multiplié par 250).
Traitement chirurgical : exérèse avec marges adaptées au risque.
pour les CEC de bon pronostic (petite taille, bien différenciés, localisation à faible risque) : marges de 4 à 6 mm
pour les CEC de mauvais pronostic (taille importante, mal différenciés, localisation à haut risque, invasion profonde, atteinte périnerveuse) : marges de 6 à 10 mm, exérèse plus profonde, avec discussion d'une prise en charge ganglionnaire
Atteinte ganglionnaire : en cas d'adénopathie palpable ou de critères de mauvais pronostic, une exploration ganglionnaire peut être indiquée (cytoponction, parfois curage ganglionnaire), discutée en réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP).
Radiothérapie : peut être proposée en complément après chirurgie dans certaines situations (atteinte périnerveuse, marges insuffisantes, atteinte ganglionnaire), en lien avec les oncologues radiothérapeutes.
Le mélanome
Le mélanome est le cancer cutané le plus grave, en raison de son fort potentiel métastatique. Il représente environ 5 % des cancers cutanés mais est responsable de la majorité des décès liés aux cancers cutanés.
Diagnostic : le diagnostic est en règle générale posé par le dermatologue après examen clinique, dermatoscopie, et biopsie ou exérèse de la lésion suspecte. La biopsie complète (exérèse-biopsie) est préférée à la biopsie partielle pour permettre une analyse précise de l'épaisseur tumorale (indice de Breslow).
Indice de Breslow : épaisseur de la lésion mesurée en millimètres sur l'analyse anatomopathologique. C'est le principal facteur pronostique du mélanome, et c'est lui qui détermine la marge d'exérèse complémentaire.
Marges d'exérèse complémentaire après diagnostic histologique :
Indice de BreslowMarge recommandéeMélanome in situ0,5 cmMoins de 1 mm1 cm1 à 2 mm1 à 2 cmPlus de 2 mm2 cm
L'exérèse n'inclut pas la fascia musculaire (sauf cas particuliers), pour éviter d'augmenter le risque de dissémination sans bénéfice de survie.
Ganglion sentinelle : pour les mélanomes d'épaisseur intermédiaire (en règle générale supérieure à 0,8 mm, ou en cas de critères de mauvais pronostic associés), un prélèvement du ganglion sentinelle peut être proposé. C'est un geste de stadification (et non un traitement) qui permet d'identifier précocement une atteinte ganglionnaire microscopique. La technique repose sur la même méthodologie que le ganglion sentinelle du cancer du sein : repérage isotopique pré-opératoire, injection peropératoire de bleu, exérèse du ou des ganglions identifiés comme premiers relais lymphatiques.
Prise en charge multidisciplinaire : tout mélanome est discuté en réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP) en oncodermatologie, qui définit la stratégie thérapeutique globale — chirurgie, ganglion sentinelle éventuel, traitements complémentaires (immunothérapie, thérapies ciblées) selon le stade.
Autres tumeurs cutanées malignes
D'autres tumeurs cutanées malignes peuvent justifier une prise en charge chirurgicale spécialisée, en règle générale dans le cadre d'une concertation pluridisciplinaire :
dermatofibrosarcome de Darier-Ferrand (DFSP) — tumeur rare à malignité locale, à fort risque de récidive, qui justifie une exérèse particulièrement large et une analyse minutieuse des marges. C'est l'indication typique du slow-Mohs (voir ci-dessous).
carcinome de Merkel — tumeur neuroendocrine cutanée rare et agressive, nécessitant une prise en charge oncologique multidisciplinaire
annexes cutanées — tumeurs des glandes sudoripares, sébacées, des follicules pileux
sarcomes cutanés — léiomyosarcomes, angiosarcomes
récidives de cancers cutanés déjà traités
lésions multiples ou diffuses chez les patients immunodéprimés (greffés rénaux notamment)
Le slow-Mohs : pour les tumeurs à haut risque de récidive
Le slow-Mohs (Mohs différé ou Mohs en paraffine) est une technique chirurgicale particulière, dédiée aux tumeurs à fort risque de récidive locale ou aux tumeurs à limites floues, comme le dermatofibrosarcome de Darier-Ferrand, certains CBC infiltrants ou récidivants, certains CEC mal limités.
Principe : l'exérèse de la tumeur est réalisée en plusieurs temps successifs.
exérèse de la lésion avec marge initiale
analyse anatomopathologique complète des marges (toutes les berges de l'exérèse sont examinées en paraffine, technique plus précise que les coupes congelées du Mohs classique)
en cas de marge positive (présence de cellules tumorales sur une berge), reprise chirurgicale localisée uniquement sur la zone concernée
répétition jusqu'à obtention de marges totalement saines
reconstruction définitive uniquement lorsque l'exérèse est confirmée complète
Avantages :
certitude de marges saines sur l'ensemble de la lésion avant reconstruction
épargne tissulaire (les reprises ne portent que sur les zones positives, pas sur l'ensemble du pourtour)
réduction très significative du risque de récidive locale, particulièrement pour le DFSP (où la récidive après exérèse standard atteint 20 à 50 %, et chute à moins de 5 % après slow-Mohs)
Inconvénients :
délai : nécessite plusieurs interventions échelonnées sur quelques jours à quelques semaines
organisation logistique : coordination avec le laboratoire d'anatomopathologie
la reconstruction est différée, ce qui implique une période avec une plaie ouverte (couverte par un pansement spécifique)
Le slow-Mohs n'est pas indiqué pour toutes les tumeurs cutanées : il est réservé aux situations où le bénéfice oncologique justifie cette stratégie en plusieurs temps. La décision est prise au cas par cas, en concertation avec le patient.
La reconstruction après exérèse
L'exérèse d'un cancer cutané crée une perte de substance qui nécessite une reconstruction adaptée. La technique choisie dépend de la taille, de la profondeur et de la localisation de la perte de substance, ainsi que de la qualité de la peau environnante.
Fermeture directe — pour les petites pertes de substance avec peau souple environnante, la suture bord à bord est en règle générale possible. Les cicatrices sont orientées dans les lignes de moindre tension cutanée pour une discrétion maximale.
Greffe de peau — pour les pertes de substance plus larges où la fermeture directe est impossible. La peau peut être prélevée :
en greffe de peau mince (cuisse en règle générale) — bonne prise, mais aspect parfois moins favorable
en greffe de peau totale (zone rétro-auriculaire, sus-claviculaire, pli de l'aine) — meilleur résultat esthétique, mais surface limitée
Lambeaux locaux — déplacement d'un fragment de peau voisine pour combler la perte de substance, en exploitant la souplesse cutanée régionale. De nombreuses techniques sont disponibles, adaptées à chaque localisation : lambeaux d'avancement, de rotation, de transposition, lambeaux bilobés, lambeaux frontaux pour le nez, lambeaux palpébraux pour les paupières. Les lambeaux locaux offrent en règle générale le meilleur résultat esthétique pour le visage, car ils apportent une peau de texture, de couleur et d'épaisseur identiques à la zone reconstruite.
Lambeaux régionaux et libres — pour les pertes de substance étendues ou complexes (cuir chevelu, joue, oreille reconstruite, exérèses massives), une reconstruction par lambeau régional pédiculé ou par lambeau libre microchirurgical peut être nécessaire. Cette reconstruction complexe est détaillée sur la page Reconstruction de la tête et du cou.
Cicatrisation dirigée — dans certaines situations (lésions superficielles, zones spécifiques, contexte particulier), la cicatrisation peut être obtenue par soins locaux sans suture directe, avec un résultat parfois satisfaisant.
Le choix de la technique de reconstruction est discuté en consultation, en pesant les avantages esthétiques, fonctionnels et la complexité opératoire.
La consultation
La consultation comporte :
un temps d'écoute du motif de consultation et du contexte (dermatologue adresseur, antécédents)
un examen clinique de la lésion et de l'ensemble du revêtement cutané
la consultation des éventuels examens préalables (biopsie, dermatoscopie, photographies du dermatologue)
une discussion de la stratégie chirurgicale : technique d'exérèse, marges envisagées, technique de reconstruction
une présentation honnête des avantages, limites et risques
une information sur le suivi post-opératoire et oncologique selon le contexte
Une consultation préopératoire complémentaire peut être proposée pour finaliser la stratégie, notamment si la reconstruction est complexe.
Préparation à l'intervention
Le sevrage tabagique est recommandé pour les interventions à risque cutané (greffes, lambeaux), au moins quatre semaines avant et après. Pour les exérèses simples avec fermeture directe, cette recommandation reste utile mais n'est pas systématiquement bloquante.
L'arrêt des anticoagulants ou antiagrégants est discuté au cas par cas, en lien avec le médecin prescripteur — la balance entre risque hémorragique et risque thrombotique est individualisée.
Un bilan préopératoire est réalisé selon l'ampleur de l'intervention.
Déroulement de l'intervention
Selon la taille, la localisation et la complexité de l'intervention :
anesthésie locale : pour la majorité des exérèses simples avec fermeture directe ou petite greffe
anesthésie locale avec sédation : pour les exérèses moyennes ou les zones sensibles
anesthésie générale : pour les exérèses étendues, les reconstructions par lambeaux, les interventions chez les enfants ou les patients anxieux
hospitalisation : ambulatoire dans la plupart des cas. Hospitalisation conventionnelle pour les reconstructions complexes ou par lambeau libre.
durée : variable, de 30 minutes pour une petite exérèse à plusieurs heures pour une reconstruction complexe
Les suites opératoires
Les suites varient selon l'ampleur de l'intervention.
Pour les exérèses simples :
soins locaux quotidiens jusqu'à cicatrisation (10 à 15 jours)
douleurs habituellement modérées
reprise des activités selon la localisation
résultat des analyses anatomopathologiques disponible sous 7 à 15 jours
Pour les greffes de peau :
pansement spécifique maintenu plusieurs jours
premier pansement vers J5-J7 (vérification de la prise de greffe)
soins locaux jusqu'à cicatrisation complète (3 à 6 semaines)
évolution de la coloration et de la texture de la greffe sur plusieurs mois
Pour les lambeaux :
surveillance étroite de la vitalité du lambeau dans les premiers jours
ablation des fils ou des agrafes selon le calendrier propre à chaque technique (en règle générale 7 à 21 jours)
cicatrice qui évolue progressivement sur 6 à 12 mois (rougeur initiale, puis pâlissement)
Massage cicatriciel : recommandé à partir de 3 à 4 semaines, pendant plusieurs mois, pour assouplir et améliorer la qualité de la cicatrice.
Protection solaire stricte de la zone opérée pendant au moins un an, pour éviter une pigmentation définitive de la cicatrice.
Limites et points importants
Toute exérèse cutanée laisse une cicatrice définitive. La cicatrice évolue dans les mois qui suivent et peut être améliorée mais ne disparaît jamais complètement.
Le résultat esthétique final s'apprécie à 12 mois, parfois davantage.
Une reprise chirurgicale peut être nécessaire en cas de marges positives, de récidive, ou de cicatrisation pathologique. Cette éventualité est annoncée avant l'intervention.
Les cicatrices hypertrophiques ou chéloïdes sont imprévisibles et dépendent de facteurs individuels.
Le suivi dermatologique au long cours reste indispensable après tout cancer cutané, pour dépister une éventuelle récidive ou une autre lésion.
Risques et complications
Complications précoces :
hématome, sérome
infection (rare en chirurgie cutanée propre)
retard de cicatrisation
nécrose partielle ou totale d'une greffe ou d'un lambeau (rare avec une technique adaptée)
saignement post-opératoire
Complications cicatricielles :
cicatrice élargie
cicatrice hypertrophique ou chéloïde
dyschromie (pigmentation anormale)
rétraction cicatricielle pouvant gêner la fonction (paupière, lèvre, articulation)
Complications oncologiques :
marges positives sur l'analyse anatomopathologique, justifiant une reprise chirurgicale
récidive locale à distance
récidive ganglionnaire ou métastatique (mélanome, CEC à haut risque)
Complications spécifiques à certaines localisations :
au visage : asymétrie, modification d'expression, modification du contour palpébral ou labial
aux mains : raideur, modification de la sensibilité
au niveau des paupières : exposition cornéenne, larmoiement
au niveau des grandes pertes de substance : reprises chirurgicales multiples possibles
Une information détaillée est délivrée en consultation et reprise dans le consentement écrit.
Suivi
Le suivi post-opératoire comporte :
consultation à 7-15 jours pour ablation des fils et résultat anatomopathologique
consultation à 1 mois et 3 mois pour suivi cicatriciel
consultation à 6 et 12 mois pour appréciation du résultat définitif
Le suivi oncologique est coordonné avec le dermatologue adresseur et, selon les cas, avec les oncologues, radiothérapeutes, et autres spécialistes impliqués :
carcinome basocellulaire : surveillance dermatologique tous les 6 à 12 mois pendant 5 ans, puis annuelle
carcinome épidermoïde : surveillance dermatologique tous les 3 à 6 mois pendant 2 ans, puis tous les 6 à 12 mois pendant 3 ans, puis annuelle
mélanome : surveillance dermatologique rapprochée selon le stade, en règle générale tous les 3 à 6 mois pendant 2 ans, puis tous les 6 à 12 mois pendant 3 ans, puis annuelle. Examens d'imagerie selon le stade (échographie ganglionnaire, scanner, TEP-TDM, IRM cérébrale) discutés en RCP.
La protection solaire (vêtements couvrants, écran solaire indice 50+, éviction des heures d'ensoleillement maximal) est recommandée à vie chez tout patient ayant présenté un cancer cutané, en raison du risque de second cancer cutanésignificativement élevé.